Héloïse vous avait pourtant mis en garde ! Ne faut-il pas se méfier d’une Organisation qui ressemble à un parti politique ? Ne faut-il pas se méfier d’un secteur juridique qui oublie de respecter son propre règlement ?
Un secteur juridique qui a l’outrecuidance de s’adresser aux comtés en ces termes :
« Nous allons vous apprendre ce que c’est qu’un contrat, pour ceux qui l’ignorent. »
Donne-t-il envie de rejoindre la grande famille conviviale de l’Organisation en prévenant dans le même envoi :
« Pour vos nombreux litiges… Pour vos litiges nés du refus d’une subvention… Chers comtés, quand vous êtes en situation de créancier impayé… Ou quand vous engagez une procédure parce qu’on vous refuse l’accès à un local public (… ) S’il le juge utile, notre service juridique vous dirigera vers notre spécialiste au cas où l’impact financier d’un litige ou le poids procédural d’une action devant les tribunaux vous ferait hésiter à mener des poursuites (… )
Revenez donc vers notre service juridique car il vous aidera à anticiper dans la sérénité vos prochains litiges. » ?
Venir nombreux donner du travail au spécialiste payé pour aider le service juridique de l’Organisation, voilà un délicieux programme ! Que d’alléchantes perspectives pour les présidents de comté !
Dans la même envolée lyrique le gratte-papier promettait de vérifier au bout de quelques années si l’argent avait été bien dépensé et si le secteur juridique de l’Orga avait eu raison de se faire seconder. Que de contagieuses ambitions !
Ceux qui se laissèrent convaincre ou même séduire par des procédures si agressives et de telles perspectives, étaient passés, semble-t-il, d’un statut de « pratiquants » de l’activité de randonnée à celui de « croyants » d’un autre temps ou d’autres contrées.
Le contre poison existe un peu partout ; ce sont des groupes informels de randonneurs que leur refus de toute structure protège assez bien de la contamination. Un soir, dans un refuge de moyenne montagne, on vit une sorte de foule joyeuse qui occupait presque tous les dortoirs. C’était en fait un groupe, constitué de nombreux sous-groupes, familiaux ou amicaux, certains se connaissaient déjà, d’autres faisaient connaissance en attendant le dîner.
À la question « où irez-vous demain ? » on nous répondait rarement avec précision. Il fallait demander au « chef » ! Le « chef » fut long à repérer car rien ne le distinguait des autres. Sa table toutefois était fort animée, on y prenait l’apéritif sous forme de bon vin du pays. Le « chef » s’amusa beaucoup de nos questions : non, ce n’était pas un club, il n’y avait pas d’assurances, et il n’y aurait aucune assurance ! L’expression « agrément ou immatriculation tourisme » fit éclater de rire le « chef » qui n’avait nullement l’intention de concurrencer les agences de voyage. Il n’organisait pas non plus une randonnée dont le parcours était tracé d’avance car il allait où le conduiraient ses pas, dans un massif dont il connaissait comme sa poche le moindre recoin. Il savait seulement que le lendemain, dans une fourchette horaire de son choix, il ramènerait ses compagnons anciens et nouveaux au point communiqué par un courriel quelques jours plus tôt.
C’était chaque année sa façon de fêter le printemps. Des mois à l’avance il louait les dortoirs d’un refuge pour un week-end. Il réservait aussi le dîner. Puis tout en prenant les inscriptions, il se faisait rembourser, sans réaliser le moindre bénéfice. Chaque année son groupe d’amis et de relations grossissait. Chaque année il refusait des inscriptions car le week-end de printemps d’X était de plus en plus connu et apprécié. Mais il ne voulait pas faire plus que cette unique sortie annuelle.
Il marchait d’un bon pas, sans abandonner les traînards ni se sentir responsable d’eux. Il ne prenait pas ombrage si quelques fonceurs le doublaient, mais n’indiquait pas pour autant où il fallait se retrouver. Il n’avait jamais perdu personne et personne ne l’avait quitté en chemin. Il se réjouissait de la fidélité des anciens et s’amusait de découvrir les nouveaux. Un admirable électron libre.
On n’aurait pu susciter en lui le désir de rejoindre notre Organisation en évoquant les plus savoureuses lettres du secteur juridique, comme celle qui est citée en début de chapitre, mais on tenta de le séduire en vantant l’œuvre du balisage dont il faisait profiter ses troupes. Comme il vivait au pays, il répondit qu’il payait des impôts locaux et entendait bien que cela servît à l’entretien des chemins balisés autant qu’à celui des routes.
Rien ne l’attirait : ni notre convivialité, ni nos formations, ni le bonheur de numériser des itinéraires ou de participer à de grands jeux de plein air ! Son sourire narquois en disait long sur ce qu’il pensait de notre prosélytisme naïf et besogneux !
Pour finir, voyant notre peine, il vint à notre secours, charitablement, en promettant que si l’Organisation avait un jour l’idée de vendre bon marché, à côté des licences pour son peuple de croyants, de simples cartes ou timbres d’Amis des Sentiers, sans exiger en retour de certificat médical, sans proposer de jouer ensemble, sans chercher de lien sentimental autre que cette simple marque de soutien aux beaux chemins, alors, entre les fromages et le dessert, il placerait autant de cartes que de participants à son week-end et se ferait un plaisir d’envoyer à l’Organisation la somme récoltée.
Il ajouta aussitôt qu’il priait l’Orga de ne pas fourrer son nez dans ses affaires… Il estimait d’ailleurs qu’il lui rendait service car il travaillait pour la protection des sentiers en les faisant découvrir bénévolement chaque année.
On quitta cet homme éperdu de reconnaissance, soudain conscient que, grâce à lui et à ses semblables, le chemin de randonnée ne devenait pas systématiquement un chemin de croix ! Il rappelait opportunément que l’indépendance d’esprit et la liberté d’action avaient encore droit de cité.
Que devenaient tous les autres… que nous avions tant écoutés ?
La voix berçante de Purgon les entraînait vers des excès dont ils ne voyaient même plus le ridicule. Purgon assénait des sottises d’une façon tellement pontifiante, avec un tel aplomb, que c’était seulement une fois rentrés chez eux et lorsqu’ils relisaient leurs notes qu’ils s’en rendaient compte. L’illustre docteur avait exigé de l’assiduité des RMS (Randonneurs en Mauvaise Santé) :
- « On ne vient pas marcher tous les trois mois, pas question ! On doit venir RÉ-GU-LIÈ-RE-MENT ! »
- «Comme d’autres font œuvre d’utilité publique, nous ferons œuvre de santé publique ! D’ailleurs les revues scientifiques font état de plus en plus souvent de nos remarquables ordonnances où nous sommes désormais prescripteurs d’activité physique!»
- « Point d’effort, point de label, et c’est un médecin qui parle aux médecins » clamait encore Purgon avant de partir longuement en vacances en Asie, comme chaque année.
- « Hélas, il y a plus de 10 ans que je parle de RMS, mais le précédent président ne daignait pas lire mes textes ! » ajoutait-il encore avant de priver l’Orga de sa science pour de longues semaines.
Purgon se répandait partout car les comtés, chloroformés par sa logorrhée, achetaient des formations de soi-disant haute tenue – en réalité parfaitement ennuyeuses.
Pendant ce temps, la présidente, qui n’avait jamais eu la force de conviction d’un Purgon, faussait compagnie aux comtés et à leurs représentants pour gambader de ci de là, à la recherche de breloques à suspendre sur ses corsages, en l’honneur de ses années de dévouement à l’Orga. Cette quête l’occupait fort, et lorsque la plus importante décoration demandée lui fut accordée, elle prit le temps de roucouler d’aise et de remercier les comtés qui, à l’entendre, étaient partie prenante de cette gloire. Elle mesurait les progrès accomplis, sachant parfois reconnaître ses plus lourds défauts, comme cette manie qu’elle eut longtemps de dire à tout un chacun du mal de son voisin, et elle calculait la distance qui séparait l’avorton qu’elle fut à la lumineuse créature désormais décorée, honorée à l’égal du plus héroïque soldat de l’empire napoléonien. Même en se brossant les dents chaque matin, la présidente se sentait grandie.
Décorés par présidente interposée, les comtés n’en étaient pas moins bernés. Depuis que l’Orga s’investissait à fond dans le numérique, on ne voyait rien de bien nouveau, en dehors du montant des dépenses, qui devenait astronomique. Mais le trésorier de l’Organisation, un grand dépendeur d’andouilles, avait appris bien vite à transformer les soustractions en additions et à éviter le vilain mot de déficit. Les clubs étaient chargés de numériser gratuitement et si possible par plaisir chaque itinéraire, en faisant bon usage du GPS… il n’y avait là rien de neuf. En revanche, ce qui ne s’était jamais vu et était vanté comme une gâterie par la présidente et sa coterie, c’était que l’outil obtenu à partir de la numérisation de tous les itinéraires du pays, assortis de renseignements sur la qualité des chemins et la description du patrimoine, serait désormais payant pour ses auteurs ! On le disait autrement : les clubs ne payeraient pas mais les comtés pour la première fois participeraient aux dépenses à hauteur de plusieurs milliers d’euros… chaque année ou une fois pour toute, le mystère restait entier.
La tâche de numériser les itinéraires s’annonçait longue car bien des clubs ne songeaient pas à faire ce travail ; certains s’y employaient au seul bénéfice de leurs adhérents, sans penser à satisfaire cette lointaine et méprisante Organisation. D’autres omettaient de lui transmettre les données numérisées. Tout finirait par arriver, mais si lentement ! Si lentement que bien des communes auraient fini le travail avant les bénévoles de l’Organisation.
Curieusement, du côté des gros sous, il sembla moins rude qu’on ne craignait de rouler les comtés dans la farine. Les orateurs de l’Organisation étaient les rois de l’enfumage. Ils parlaient et se voulant rassurants ils détournaient l’attention des représentants des comtés des réalités fâcheuses. En bref, lors des assemblées générales chargées d’approuver les décisions prises en haut lieu, les participants tétanisés par l’admirable longévité de l’éternelle brochette trônant sur l’estrade – Gaby, Ephraïm, Ahenobarbus, Théodule, renforcés par intermittence de Zorro ou Onésime – l’attribuaient à leur compétence. Après avoir bu les paroles de ces incomparables chefs, ils votaient à une forte majorité ce qu’on attendait d’eux. Ainsi, la plupart des comtés donnèrent l’impression qu’ils se sentaient très honorés qu’on prenne dans leurs économies.
Ces présidents étaient-ils comme le musicien du conte qui, dans une même folie, vend en même temps que son violon son âme au diable ? A l’Organisation, on se mettait à adorer le veau d’or et l’on ne parlait plus que d’argent, surtout celui qui ne rentrait pas dans les caisses ! Vendre ! vendre ! vendre ! et savoir vendre, on ne connaissait plus que ce credo. L’Orga qui avait si bien su grossir se montrait incapable de maigrir, ce que la situation commandait de faire. Sous l’influence déplorable d’un Zorro, elle baptisa « prestation de service » tout ce qu’elle faisait auparavant bénévolement et pour le plaisir. Chaque «prestation de service » était évaluée et l’on devait en recevoir le prix. Ce qui ne pouvait être ou devenir une « prestation de service » était voué à la mort puisqu’on ne pouvait en attendre aucune rémunération.
Les jeunes et leurs tentatives pour créer des associations, l’aide au balisage des sentiers que proposaient parfois les scouts, les sorties autour des écoles, les randonnées avec des étudiants tout cela était oublié, au profit de la nouvelle religion d’une Orga désormais assoiffée de bonnes affaires.
Si les RMS ou les handicapés continuaient à susciter de l’intérêt, c’était seulement en fonction des subventions qu’ils pouvaient rapporter… salvatrices subventions, qui ne profitaient pas qu’aux RMS ou aux handicapés.
Face aux difficultés et aux tricheries dont ils n’eurent pas tout de suite conscience, quelques comtés sentirent qu’ils étaient passés du chemin de randonnée au chemin de croix.
Les beaux souvenirs du don véritable précédant cette marchandisation tous azimuts leur revenaient en mémoire.
Ahenobarbus rêvassait dans son bureau de l’Orga ; il songeait aux valeurs associatives qu’on prônait jadis dans la salle des fêtes de son village dite salle des associations, construite 40 ans plus tôt par des bénévoles sur leur temps de loisir… lui qui aimait se plonger de temps à autre dans la chaude atmosphère de son comté, se souvenait-il des beaux discours prononcés en ce lieu ? L’on y retrouvait, agrégés en toute innocence, la richesse géologique du comté, le triomphe qu’avait été l’élection de la dernière Miss appelée à devenir Miss France, les bébés lecteurs de la bibliothèque municipale, l’élevage des animaux de laboratoire, encore une spécialité locale, l’association de football, l’association chargée de fleurir la ville, la bien-nommée « Indomptable » notre fanfare municipale, et nos vaillants clubs de randonneurs !
Comme tout cela semblait loin du nouveau code prôné sans complexe vantant ces «prestations de service » qu’il convenait d’évaluer puis de réclamer puisque toute peine mérite salaire.
Ahenobarbus se redressa et chassa ces mauvaises pensées en repassant pour la centième fois en boucle sur son ordinateur la petite vidéo de l’agence Frick. L’Organisation avait confié sa réalisation à cette agence et venait de la payer au prix fort mais on ne lésinait pas quand il s’agissait de l’édification morale des comtés. On y voyait deux randonneurs-baliseurs enfin revêtus d’un dossard de Baliseur officiel - la demande d’un tel vêtement avait mis trente ans à être satisfaite – se promener en ayant en mains le fameux GPS servant à relever l’itinéraire et ses caractéristiques. La courte vidéo montrait ensuite l’envoi au siège de l’Organisation de ces données, leur traitement pour en faire un outil national. La troisième partie était illustrée par une famille se promenant grâce au GPS qui avait remplacé le guide de randonnée. Un papi valeureux lisait même sur le petit écran de son GPS le commentaire historique d’un château à l’intention de son petit-fils.
Tout cela semblait déjà de la vieille histoire, et pourtant les membres du Bureau ne songeaient à rien de plus ni de mieux pour justifier une importante participation des comtés, renouvelable par abonnement chaque année – c’était à craindre.
Les comtés rappelaient une petite oie anglaise nommée Jemima Puddle Duck merveilleusement dessinée par Beatrix Potter. Cette oie naïve pensait que grâce au renard elle connaîtrait les joies de la maternité dont elle était privée par la fermière qui ramassait ses œufs et l’empêchait de les couver. En effet, le renard séduisit Jemima et l’entraîna chez lui puis se proposa de surveiller les œufs pondus dans son terrier par l’imprudente volatile. Il l’envoya même faire des courses et la petite oie aux ailes couvertes d’un châle portait son panier qu’elle allait innocemment remplir de ce que demandait le renard plein de cynisme : de la sauge et des herbes aromatiques parfaites pour accommoder les omelettes et le ragoût d’oie !
Remplacez le renard par la direction de l’Orga et l’agence Frick, remplacez les œufs par les itinéraires qu’il est possible de numériser, les comtés deviennent des oies, autant de Jemima… Vous avez une idée du petit drame qui se noue là aussi ! Sous prétexte de protéger on s’accapare un bien fort banal mais devenu précieux, les sentiers. On se rend indispensable, ou l’on persuade qu’on est devenu indispensable, on exploite le bon peuple en prétendant faire son bien, point de salut ni de randonnée en dehors de l’Orga. Rien ne manque au tableau, pas même « nos valeurs » car le renard, s’il songe à dévorer Jemima, est un esthète plein de politesse et un épicurien qui pense aux épices.
Que deviendraient les comtés incapables d’honorer leur créance issue du projet numérique ? Sous quelle forme et pour combien de temps allaient-ils s’engager ? Comme on était loin des insouciantes randonnées, le brin d’herbe à la bouche ! Zorro fouettait les troupes en leur parlant de rendement nécessitant qu’on renvoie rapidement les données numérisées au siège de l’Orga, de provisionnement afin de prévoir les sommes à payer longtemps à l’avance, de fabuleux retour sur investissement. Tous ces soucis étaient par la magie de son verbe transformés en merveilles qu’il expérimentait avec bonheur dans son propre comté. Mais si Zorro aimait retrouver dans ses loisirs l’atmosphère qu’il avait connue dans une vie antérieure de commercial chevronné, de quel droit se permettait-il de l’infliger à tous les comtés ? On s’opposait en vain à tout cela… Zorro n’en avait cure.
Zorro et ses amis étaient trop bornés pour deviner qu’un jour la randonnée reprendrait le dessus, que ce soit sur le terrain à la faveur d’une autonomie limitée des batteries de GPS, ou dans la tête des gens lassés de la lecture des écrans, et dans les locaux des comtés où les trésoriers seront fatigués des comptes devenus complexes et angoissants.
Chacun se dira qu’un sentier mérite avant tout qu’on le parcoure, que « nos valeurs » sont devenues d’hypocrites alibis, que tant va la cruche à l’eau qu’à la fin elle se casse ! Le religieux perd la foi et recouvre sa liberté de pensée. Il abandonne à d’autres le chemin de croix pour retrouver joyeusement le chemin de randonnée.